Durant l’esclavage, les femmes ont résisté de façon visible ou invisible, individuelle ou collective, silencieuse ou explosive.
Elles fuient :
Elles marronnent vers la ville, fabriquent de faux papiers, se font passer pour libres.
Elles se soulèvent :
Elles participent aux révoltes, cachent des armes, chantent des chants séditieux dans les rues.
Elles empoisonnent :
Elles recourent à un savoir botanique transmis en secret, arme invisible contre la domination.
Elles sont déportées :
Jugées « dangereuses » par l’administration coloniale, elles sont exilées loin de leurs enfants, sans procès véritable.
Quatre noms, quatre formes de résistance, quatre destins retrouvés dans les archives.
Marronnage urbain :
Zélie, blanchisseuse , Saint-Pierre, 1838
La ville, lieu de tous les possibles, attire les esclavisées en fuite. Zélie pousse cette stratégie à son extrême : elle ne se contente pas de disparaître, elle change d’identité.
Gazette de la Martinique, mercredi 2 mai 1838 :
« Est partie marronne de chez son maître, la mulâtresse nommée Zélie, blanchisseuse de son état, âgée de 40 ans, taille ordinaire, peau rouge, figure ridée, regard sombre et assez mauvaise tournure, elle était vêtue au moment de son départ, d’une chemise blanche, d’une vieille jupe à carreaux et de deux vieux mouchoirs. Elle se dit libre de naissance, et quelquefois elle veut se faire passer pour blanche, ce qui est cause qu’on la croit aliénée, elle est munie d’un extrait de naissance d’une demoiselle blanche décédée, qu’elle dit être le sien. Elle a appartenu à Mme De Tascher, ses allures sont au Prêcheur, dans le quartier du Fort et dans les environs de l’hôpital de Saint-Pierre. Elle appartient à Mr Jaunez, directeur de l’hôpital. »
Un faux acte de naissance et une identité volée à une femme blanche décédée.
Source : Gazette de la Martinique, ADM, RES 4°31.
Les femmes dans les révoltes :
Adèle, blanchisseuse , Saint-Pierre, 1831
Les 9 et 10 février 1831, une insurrection éclate à Saint-Pierre. 173 esclaves sont arrêtés. Parmi eux, 40 femmes pour avoir caché des armes, participé aux attroupements, chanté des chants jugés séditieux.
Adèle est blanchisseuse, esclave de la demoiselle Citote. Elle est la seule femme finalement condamnée parmi les 40.
Son crime, selon l’arrêt du tribunal du 14 mai 1831 :d’avoir fait partie d’attroupements réunis le jour et la nuit et avoir chanté des chansons séditieuses.
Sa peine : 29 coups de fouet sur la place Bertin, en public, à Saint-Pierre.
Chanter était une pour Adèle un acte de résistance .
Source : CAOM, Série Géographique, carton 18, dossier 162.
L'empoisonnement :
Émilie, femme de chambre , Trois-Îlets / Fort-Royal, 1806
Émilie est une femme de chambre de 30 ans appartenant à Rose des Vergers de Sannois veuve de La Pagerie , la mère de l’impératrice Joséphine .
Le mardi 3 juin 1806, elle mêle du verre pilé dans une assiette de pois destinée à sa maîtresse. Interrogée le 7 juin sur ses motifs, voici ce qu’elle déclare :
« Elle savait bien que sa maîtresse ne l’avait jamais aimée, et que quoique ses services lui fussent odieux, ils lui étaient cependant assez nécessaires pour qu’elle ne voulût pas s’en passer en la renvoyant de sa chambre ; et que désespérant de ne jamais parvenir à mériter son affection, elle avait résolu de se venger de la haine que lui portait madame de La Pagerie en l’empoisonnant avec du verre pilé. »
Le 9 juin 1806, Émilie est condamnée à être brûlée vive, « son corps réduit en cendres et icelles jetées au vent ». Elle est exécutée le lendemain à 7h30 du matin à Fort-Royal.
Sources : ANOM, COL C8A 114, f°165 (interrogatoire, 7 juin 1806) ; ANOM, COL C8A 112, f°210 (jugement, 9 juin 1806). Archives territoriales de Martinique, Fonds Robert Rose-Rosette, 14J. Article de Jessica Pierre-Louis, Tan Listwa, 27
La déportation :
Désirée, « femme dangereuse » Martinique, 1827
En 1827, une ordonnance du 9 février permet de déporter sans procès formel les esclaves jugés « dangereux », vers Puerto-Rico. La première personne ainsi exilée de la Martinique est une femme : Désirée.
Le procès-verbal du 9 juillet 1827 mentionne :
« Mme Lachaume, marchande au fort royal, adjudicataire de la négresse Désirée pour la somme de 261 francs, l’ayant autorisée à se louer, elle retourna au Lamentin où elle avait résidé. Sa présence dans le quartier est reconnue comme dangereuse . Elle est signalée comme un mauvais sujet et peut être cause des malheurs de Mr d’Arnaud. »
Sans condamnation judiciaire et sans preuve, Désirée est déportée, loin de sa terre et de ceux qu’elle connaît.
Un « esclave dangereux » est celui dont le comportement pourrait influencer négativement d’autres.
Désirée est la première et ne sera pas la dernière : entre 1827 et 1848, environ 40 % des « esclaves dangereux » déportés de Martinique seront des femmes.
Source : ADM, procès-verbal du 9 juillet 1827. ANOM, SG, carton 42, dossiers 346-348.




